A chacune son sous-droit

Cher Amnesty,

Je me permets de vous tutoyer, surtout Philippe qui ne se souvient plus de moi certainement, une des premières yékés à Bruxelles, qui avait auparavant animé des antennes écoles dès l’âge de 15 ans, et qui est restée membre d’Amnesty par une conviction inébranlable que les droits humains sont universels. Membre et activiste AI depuis plus de 20 ans donc. Je vous tutoie car Amnesty, pour moi, c’est un peu la famille…et des nouveaux membres dans la famille, j’en ai amené beaucoup.

Malheureusement aujourd’hui, je me sens malade.

Travaillant depuis de longues années dans les quartiers populaires de Bruxelles avec des femmes migrantes, travaillant tout au long de l’année sur les droits humains et particulièrement les droits des femmes avec elles, je ne peux que constater avec les années un recul dans ces deux domaines. Le travail est de plus en plus difficile, bouffé par les communautarismes, certes, encouragés aussi par une politique du pays d’accueil qui laisse à désirer vis-à-vis des nouveaux migrants, je parle notamment du clientélisme politique, mais également par un repli religieux évident, donc les causes sont multiples évidemment. Et les premières victimes de ce repli sont toujours les femmes. Car ce sont les femmes qui sont enfermées, cadrées à la maison et dans le quartier. Et la première discrimination dont on ne parle jamais, c’est le refus de la mixité par certaines familles, le refus de voir sa femme travailler à l’extérieur, le refus de la voir fréquenter un cours de français…

Malheureusement, dans les classes de femmes migrantes, ce sont des choses que nous entendons tous les jours, de plus en plus. Et je ne parle pas des cas de violences, de mariages forcés que nous traitons quotidiennement.

Oui, il y a de la discrimination à l’embauche et à l’école. Pas besoin d’en parler dans ce mail. C’est évident.

Mais je ne peux pas souscrire à votre analyse sur le port du voile intégral. Cette analyse est juste totalement contre-productive, irréaliste et tout à fait incompréhensible en matière de droits humains.

De quel choix parlez-vous ? Ce discours sur le choix des femmes et des filles est totalement naïf. Quand on vit dans un quartier ou le port du voile se généralise, il est de plus en plus difficile pour certaines femmes de respecter leur choix de ne pas le porter. Beaucoup se couvrent pour avoir la paix, pour pouvoir sortir, pour ne pas subir les remarques sexistes et insultantes des garçons. Quel choix ont-elles ? Laissez-moi rire…Comment comptez-vous contrôler ce fait ???

A l’école, c’est le même problème. Pratiquement toutes les écoles qui avaient fait le choix d’autoriser le port de signes religieux ont fait marche arrière, victimes d’une pression sociale trop forte, de demandes communautaristes de plus en plus intrusives sur le contenu des cours, la mixité de genre, la difficulté d’organiser des cours d’éducation sexuelle et affective….

Est-ce là la société que nous voulons pour demain ? Une société ou chaque communauté aura ses propres lois, ou chacun se bat pour tirer la couverture à soi, au détriment du vivre ensemble ? Une société ou la religion fait force de loi (car pour certains groupes fondamentalistes, c’est bien de cela qu’il s’agit !), où les droits humains sont respectés "à la carte" en fonction de ton origine (ethnique ou religieuse) ?

Cher Amnesty, ce n’est pas juste une balle que vous vous tirez dans le pied. Vous sapez les fondements mêmes de votre mandat universel, et vous relayez les idées fondamentalistes politiques des lobbies religieux qui tentent de détruire les droits humains universels dans les institutions internationales d’abord (condamnation du blasphème, respect des traditions dites "culturelles" telles l’excision, droit à l’avortement et j’en passe…souvent des tentatives qui commencent d’abord par s’attaquer aux droits des femmes, ben tiens…). Évidemment, les groupes fondamentalistes ne représentent pas la majorité de la population musulmane de Bruxelles, loin de là, mais vous n’imaginez pas le pouvoir que vous leur avez donné hier…

Moi je fais le choix d’une société où la liberté de conscience pour chacun a force de loi. (ce qui n’est pas donné à toutes les jeunes filles dans leur quartier croyez-moi…). Je fais le choix d’une société où les différentes nationalités Bruxelloises peuvent vivre leur identité et vie spirituelle librement, (connaissez-vous beaucoup de pays où les cultes sont subsidiés par les impôts ???? Si ce n’est pas de la tolérance religieuse, je ne sais plus comment je m’appelle..) mais où nous décidons d’un socle commun qui nous rapproche tous, et d’une forme de neutralité, et de discrétion dans certains lieux et fonctions. (J’aimerais bien voir les réactions si je viens avec mon t-shirt "Dieu n’existe pas" demain donner cours !!!) Je fais le choix d’une société où l’on ne laisse pas le religieux s’immiscer dans les fonctions de service public et dans les écoles, dans l’intérêt de TOUS. Je veux une société où la religion (ou l’athéisme) reste libre, mais privée, ce qui n’empêche nullement de débattre entre nous.

Je fais le choix de protéger toutes les femmes qui vivent ici et qui me disent qu’au pays, souvent, elles étaient plus libres…pas celles qui disent aux autres que "sans le voile on n’est pas une bonne musulmane". A celles là, j’explique les fondements de la liberté de conscience…et je leur explique où c’est écrit dans la DUDH…

Je me rappelle d’une époque où je voyais chez Amnesty des dessins qui critiquaient la burqa en Afghanistan, au nom du droit des femmes. Aujourd’hui, j’entends qu’en Belgique, c’est un choix, presque un droit de la femme..

J’en suis tombée de mon fauteuil. Vous avez dit universalisme ?

Donc oui, il y a des discriminations à l’emploi, à l’école. Mais non, le fait de demander de retirer les signes religieux dans certaines fonctions n’est pas une discrimination. Oui à la liberté religieuse. Évidemment ! Avec des limites imposées dans certains contextes afin de vivre ensemble sans tension. Nous ne pourrons pas en faire l’économie à Bruxelles. Beaucoup de catholiques l’ont fait, des juifs et des athées aussi, pourquoi pas les autres ?

Mais ne me faites pas croire que la burqa est un droit humain…. Par ce genre de discours, vous justifiez l’enfermement, vous victimisez des populations qui ont besoin exactement du contraire (empowerment), vous transformez les gens qui se posent ces questions du vivre ensemble dans un état multicuturel en islamophobes primaires, vous abandonnez, encore, toutes les femmes qui luttent contre les extrémismes dont elles sont les premières victimes, et puis aussi, Cher Amnesty, vous vous suicidez vous mêmes…

La boîte de pandore est ouverte…chacun son monde, chacun son droit…et pour les femmes, chacune son sous-droit.

C’est pourquoi aujourd’hui, la mort dans l’âme, je mets fin à ma cotisation à Amnesty.

Je ne peux pas souscrire à ce relativisme culturel qui met en danger les fondements mêmes des droits humains. (oups … pardon, des droits de l’HOMME).

Bien à vous,

Séverine
Militante antiraciste, féministe,
(accessoirement, travaillant sur le terrain avec beaucoup de femmes migrantes)
ex-militante amnesty.


Colophon   Logos